Les législatives en Algérie, un "autre rendez-vous raté", selon des spécialistes

Rédigé le 14/06/2021
MAP


Alger - Les élections législatives anticipées, organisées samedi en Algérie, sont un "autre rendez-vous raté", selon plusieurs spécialistes, constitutionnalistes, leaders politiques et défenseurs des droits de l'Homme.

Ces législatives "sont un autre rendez-vous raté" dans un pays qui vit une profonde crise politique, dont "la solution ne peut être que politique", a estimé le président du Rassemblement Action Jeunesse (RAJ), Abdelouhab Fersaoui.

Selon lui, "organiser des élections dans le contexte actuel ne fait qu’aggraver la situation et prolonger la crise".

"L’assemblée qui sera issue de ces élections sera la plus fragile et la plus discréditée depuis l’indépendance", a mis en garde le président de RAJ, se demandant si le pouvoir prendrait acte de l’échec de sa feuille de route.

Pour le président de l’Association, ce scrutin est "disqualifié d’office de par les conditions dans lesquelles il s’est déroulé".

Dans ce sens, il a fait état d’un grand nombre d’interpellations et de placements en garde à vue de personnes dont les plus connues sont l’opposant politique Karim Tabbou et les journalistes Ihsane El Kadi et Khaled Drareni, mais aussi des avocats à l’instar de Me Nabila Smail et Me Mostefa Bouchachi auxquels il faut ajouter "plus de 200 détenus d’opinion qui croupissent en prison".

M. Fersaoui a indiqué qu’une élection démocratique s’effectue dans un climat serein, de liberté et d’exercice réel des libertés, relevant que cela n’a pas été le cas durant le dernier scrutin.

De son côté, l’ancien député du Front des Forces Socialiste, le plus vieux parti d’opposition en Algérie, Ahmed Betatache, a prévenu que "si le pouvoir persiste à continuer sur sa feuille de route, les choses vont se compliquer avec un risque de pourrissement".

"Cependant, si le pouvoir tire une leçon de ces élections, il sera obligé d’ouvrir une nouvelle page en amorçant un dialogue réel et responsable avec tous les acteurs et qui débouchera vers une véritable transition démocratique", a suggéré ce constitutionnaliste.

Selon lui, deux wilayas du pays, Bejaia et Tizi Ouzou ont enregistré un taux de participation de moins de 1 %.

"C’est un message à travers lequel le peuple annonce au pouvoir son rejet de tout le processus emprunté après le déclenchement du Hirak le 22 février 2019", a-t-il estimé.

En annonçant un taux "moyen" de participation de 30,2 % à la fermeture des bureaux de vote à 20H00, le président de l'Autorité nationale indépendante des élections (ANIE) Mohamed Charfi, "a tenté d’amortir le choc de l’abstention", a commenté M. Betatache.

Le taux de participation était de 14,74% à 16h00 et de 10,02 % à 13h00, a-t-il rappelé, expliquant que le président de l’ANIE s’est évertué à donner des chiffres "pare-chocs" au point d’inventer un terme qui n’existe dans aucun système électoral en l’occurrence "la moyenne de taux de participation".

Il a noté qu’il s’agit du total des taux de participation dans chaque wilaya, divisé sur le nombre de wilayas, notant que ce taux n’a aucune signification légale, politique ou arithmétique.

"Il est en effet inconcevable d’établir une moyenne entre une wilaya où le fichier du corps électoral compte 2 millions inscrits et une autre wilaya qui compte 20.000 inscrits sur la liste électorale", a détaillé ce constitutionnaliste.

"Dès lors que l’ANIE avait disposé dès samedi soir des chiffres provisoires du nombre des participants dans chaque wilaya, elle aurait pu présenter le nombre des participants et les taux de participation", a enchaîné M. Betatache.

Et d’asséner que si l’ANIE ne l’a pas fait "c’est parce que le choc a été grandiose", n’excluant pas que "le retard dans l’annonce des chiffres sert à manipuler les chiffres, comme c’est désormais l’habitude".

Pour le vice-président de la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme (LADDH), Saïd Salhi, la situation politique "n’a pas changé, pire elle se complique et perdure", alors que les "défis sociaux prennent de l’ampleur" dans le pays.

"Malgré l’escalade de la répression qui s’est abattue sur le Hirak ces derniers mois, le taux de rejet des législatives et de la feuille de route politique du pouvoir est de plus de 70 %. Dès lors, le Hirak pacifique, national et pro démocratie garde la majorité", a-t-il estimé.

Dans ce sens, M. Salhi s’est demandé si le pouvoir prendrait acte de l’échec de sa feuille de route autoritaire et se ressaisira pour amorcer un nouveau processus politique réellement démocratique.